Séance d’hiver : de l’économie au service de l’homme

L’économie au service des hommes, tel était le thème central traité par François Loos, ancien ministre, à la séance d’hiver que l’Académie d’Alsace a tenue dimanche 31 janvier à l’hôtel du département à Colmar. Par le biais d’un film sur l’Oelenberg, Jean-Luc Nachbauer , producteur-réalisateur, a , de son côté, évoqué une économie menant à une « autre vision de la vie ». Dans son discours inaugural, publié ci-après, Christiane Roederer, président de l’Académie des sciences, lettres et arts d’Alsace a eu le plaisir de saluer entre autres personnalités, M.Charles Buttner, président du Conseil général du Haut-Rhin.

Monsieur le Président,
Madame Marianne Chelkova, adjointe au Maire de Colmar, chères consoeurs, chers confrères,
Mesdames, Messieurs,

C’est par la grâce et la générosité de M. le président Buttner que nous avons le plaisir de nous retrouver dans ce bel endroit. Nous vous remercions très vivement, Monsieur le Président, remerciements auxquels nous joignons notre vive gratitude pour le soutien moral et financier que vous accordez à notre Compagnie tout au long de l’année.
Un thème un peu singulier nous rassemble aujourd’hui : « Entre terre et ciel : l’harmonie ? »
C’est à ce sujet que nous avons l’honneur de recevoir M. François Loos, ancien ministre de l’Economie, député du Bas-Rhin, vice-président du conseil régional d’Alsace, pour examiner à travers sa propre expérience la possibilité de concevoir une économie au service de l’être humain.
En corollaire, M. Jean-Luc Nachbauer, producteur notamment à ARTE, nous fera vivre un moment exceptionnel avec les Moines de l’Oelenberg. Ils étaient 200 en 1905. Ils sont à présent 13 à vivre dans le silence propice à la méditation. Ils assument leur survie dans un système économique réduit à l’essentiel, càd. les produits de la terre, sans quitter le ciel du regard.
Deux visions du monde. Deux manières de vivre.
Vous pourriez vous interroger pour savoir quelle mouche a piqué votre président pour oser joindre dans une même matinée la terre et le ciel. Je remercie le comité qui a bien voulu me donner son accord. Oui, quelle mouche ?
Peut-être… une phrase de Teilhard de Chardin « Au ciel par l’achèvement de la Terre » ce qui peut vouloir dire : l’anéantissement ou le perfectionnement voire la perfection de notre quotidien terrestre.
Peut-être aussi… Cette espèce de harcèlement de nos précarités qui nous met dans un état de siège permanent et nous ampute du sang-froid nécessaire à notre réflexion personnelle, en un mot d’une certaine forme de sagesse qui veut que l’être humain réagisse face à l’adversité, face aux épreuves, face à ses méfaits.

Peut-être… Est-ce le BABEL démographique, économique, écologique dans lequel nous sommes appelés à vivre qui nous rend amnésiques tant nous semblons avoir oublié ou voulu oublier que nous étions mortels, des passagers dans la longue Histoire de l’humanité.

Peut-être… Parce que nous sommes encore dans la nostalgie d’un passé que nous ne cessons d’enjoliver. Claude Imbert, éditorialiste du Point, le dit si bien : « Nous sommes les délocalisés d’un temps et d’un espace révolus ».
C’est une position inconfortable, souvent tragique que bien des générations avant nous, pour d’autres raisons, ont connue et finalement assumée voire maîtrisée ;
Et peut-être… Au final, parce que j’aime le paradoxe.

Quel serait le sens de notre vie, personnelle et collective, si nous n’avions pas de bataille à mener, d’engagement à assumer ? Ce qui semble être une boutade ou une réflexion grotesque et agressive, est en réalité un appel à l’action dans le sens le plus noble du terme. Point n’est besoin de revenir sur des exemples de sociétés statiques, castratrices, mortes d’un excès de confort voire de conformisme, d’un excès d’Etat, d’un excès de matérialisme, d’un manque de transcendance, c’est-à-dire, ce désir d’élever son existence au plus haut niveau de ses capacités physiques et intellectuelles.
Je le disais d’entrée : Associer la Terre et le Ciel est un paradoxe c’est-à-dire contraire à l’opinion commune qui voudrait en l’occurrence la séparation de ces deux éléments.
Selon Marcel Proust, « Le paradoxe est le préjugé de demain » et selon Jean Moréas « Le nom que donnent les imbéciles à la Vérité ». J’assume. La Vérité est un terme aux sens multiples (scientifique, historique, ontologique, sociologique, philosophique) et, pour cette raison, elle est exposée à évoluer avec les avancées de la science par exemple. J’aime la formule d’Antoine de Saint Exupéry : « La vérité, c’est ce qui simplifie le monde, et non ce qui crée le chaos ».
Plus que jamais, en ce XXIe siècle, le paradoxe est un puissant moyen de révision de nos préjugés, de renversement de nos perceptions, et de remise en question de nos certitudes. Le paradoxe peut aussi être une protection contre la pensée unique qui fait toujours couler beaucoup d’encre.

La Terre s’oppose symboliquement au ciel comme le principe passif au principe actif ; l’aspect féminin à l’aspect masculin ; l’obscurité à la lumière. Universellement la terre est une matrice symbolisant la fonction maternelle, la fécondité et la régénération. Selon les Anciens, la Terre, Gaïa, enfanta même le Ciel qui devait ensuite la couvrir pour donner naissance à tous les dieux.

Le ciel, dans la plupart des civilisations, est le symbole de la conscience et désigne l’absolu des aspirations de l’être humain, le lieu possible d’une perfection de son esprit. Les expressions : la Terre promise, la terre des Saints, des bienheureux, la terre d’immortalité, évoquent des centres spirituels, correspondant au centre du monde propre à chaque tradition, reflet lui-même du paradis terrestre.
Le mythe du mariage du ciel et de la terre qui semblait un paradoxe au départ se révèle être un dénominateur commun de l’Asie à l’Amérique en passant par la Grèce, l’Egypte et l’Afrique sans oublier la Bible et les traditions des populations du continent européen. Autant dire, un mythe universel.

Ceci posé, il semble que le ciel, en l’occurrence le paradis, s’éloigne de Gaïa, terre nourricière, tant celle-ci est maltraitée et soumise à des conflits d’intérêt.
L’écologie et l’économie sont liées. Nous mesurons leur interdépendance mondiale à la suite de crises diverses dont les causes et leurs conséquences sont répertoriées.
La question demeure : peut-on aujourd’hui vivre en harmonie avec notre siècle, en harmonie avec la terre et le ciel, avec nous-mêmes ?
Deux mots reviennent dans les discours soit philosophiques soit politiques : humanisme et démocratie. Le premier prône l’universalité et la tolérance, le second, soit la démocratie, repose sur la liberté et l’égalité des citoyens.

Pour rester objectifs, ce n’est pas la première fois que l’humanité est arrivée à un carrefour de sa destinée.
Par contre, c’est la première fois où l’inventaire de notre civilisation s’inscrit dans l’image et le son de manière irréfutable. Il s’engrave dans notre chair en lettres de feu. Le choix de l’avenir de l’humanité est crucial. Le sommet de Copenhague a confirmé l’inégalité humaine dans sa condition de vie. La démocratie est mise à mal quoique, pour ne pas céder au pessimisme, il faut reconnaître que la réunion de 47 nations, au sein d’une même assemblée, est un tour de force, une vraie promesse pour l’avenir.
Le constat peut se résumer en une formule : la démocratie a besoin de l’humanisme pour retrouver des valeurs qui devraient fonder nos sociétés, c’est-à-dire : le respect de l’être humain et le partage équitable des biens.

Existe-t-il une recette miracle qui soit à même d’établir enfin cette harmonie entre l’avoir et l’être ? Entre la terre et le ciel, explicitement la justice et la paix sans parler de Paradis tant nous connaissons les limites de l’être humain.

Au XVIIIe siècle, le poète anglais William Blake, visionnaire comme il se doit pour un poète, suggérait : « Si les portes de la perception étaient nettoyées, toute chose apparaîtrait à l’homme telle qu’elle est, infinie ».

Cet aphorisme souligne l’étroitesse de notre regard sur le monde, notre conditionnement, nos préjugés. Mais comment nettoyer les portes de notre perception ? Peut-être par la lucidité, celle du mouvement vivant et éclairant de la conscience qui s’oppose à l’absence d’attention, de vigilance, au tarissement de la créativité devant la multiplicité des alternatives.

En fait, notre vie quotidienne est souvent marquée par des perceptions contradictoires, difficiles à maîtriser tant le déferlement des informations envahissent notre quotidien, phagocytent notre capacité d’analyse et finissent par anesthésier notre émotion à la base de l’action. Et pourtant, une catastrophe comme celle d’Haïti a déclanché à travers le monde un élan de compassion et de générosité. C’est dire combien cette tragédie a poussé les portes de notre perception. Faut-il donc des catastrophes pour nous réveiller au monde de l’Etre ?
Notre compatriote, Robert Muller, deuxième secrétaire général des Nations Unies pendant 45 ans, au cœur des problèmes, ne cessait de répéter : « L’humanité n’avance que par les catastrophes ».
Puisse son amer constat être mis à mal et puissions-nous nettoyer les portes de la perception, c’est-à-dire nous réveiller pleinement à notre infinitude, le ciel ; quant à la Terre, elle nous ramène à notre interdépendance, à notre responsabilité personnelle et collective.

L’étrange boucle entre terre et ciel ne se referme point. Elle s’élance, se ramifie, bourgeonne grâce à l’Espérance qui n’a jamais vraiment quitté le cœur de l’humanité.